Quelques-unes de Blaise
Blaise
était meunier au moulin de Jordin, sur la rivière de
Labion, que dévale du Vijan vers la Dordogne. Il s'était
marié avec une veuve un peu plus vieille que lui. Je le
connûs en 1943, du temps de la guerre, quand j'étais
bouvier chez mon oncle du Pré de Sorniac, avec de feux-papiers
pour échapper au S.T.O. En Allemagne. J'allais ainsi plus d'une
fois au moulin de Jordin. Il fallait partir de bonne heure le matin. Je
mettais le bât sur l'échine de l'ânesse et chargeais
le sac de blé sur le bât. Sur le sac, je jettais un sac
vide, pour ramener le son – le remous, comme on dit vers Mauriac.
Je passais à Broa, à Birsat, puis le chemin descendait
jusqu'au moulin. Blasi venait décharger le sac, emplissait
l'entremièje, puis mettait en route les meules.
L'oncle
m'avait donné de quoi payer un litre de vin à boire avec
le meunier. Et il m'avait également recommandé de me
méfier quand Blaise prendrait sa part. On disait que, pendant
qu'on buvait le vin à la maison, la femme retournait se servir.
Blaise
aimait jouer des tours. Mon oncle nous conta qu'une fois, le meunier
s'était disputé avec des jeunes, à l'auberge,
pendant une veillée... Tout d'un coup, Blaise se lève,
met la main à la poche et en tire un pistolet (c'était sa
pipe !) et crit : « Cela sera assez pour aujourd'hui. Moi je
n'aime pas qu'on se foute de moi. Avec mon pistolet, j'aurai vite fait
de tout régler ! »
Les autres,
effrayés, prirent la porte et se sauvèrent dans la nuit
obscure. Blaise faisait semblant de les poursuivre, mais demeurait sur
le seuil de l'auberge. Il les entendait courir dans la rue. Puis, ils
s'arrêtèrent pour savoir s'ils lui avait
échappé. Alors, Blaise recommença à crier
en tapant ses sabots sur le pavé. Les jeunes, en l'entendant, se
remirent à fuir et Blaise riait à s'en faire
éclater...
Le chemin
qui descend de Birza au moulin était un peu étroit, mais
on pouvait y passer avec une charrette. Une fois, Blaise était
allé chercher, avec une charrette et ses deux vaches, une
armoire qu'il avait acheté à Lavaurs ou à Tonnac.
Il la charge tout droite sur la cariole. Quand il prend la descente
vers le moulin, un orage l'attrape. Il tombait des cordes. Comme ses
vaches étaient très calmes, Blaise les arrêta, a
ouvert les portes de l'armoire, et s'y est glissé pour se mettre
à l'abri de l'averse. Mais les éclairs et le tonerre ne
s'arrêtaient pas. Tout à coup, une vache a pris peur, fait
un bond, l'autre aussi, et la charrette s'est renversée.
L'armoire tombe, et par malheur, les portes vers le sol. Cela fait que
Blaise demeure coincé dans l'armoire sans pouvoir la soulever...
Il paraît qu'il y est resté un bon moment – et qu'il
n'aimait pas trop en parler... Mais celui qui l'a trouvé
là et délivré ne pût pas s'empêcher de
le dire à sa famme et la nouvelle s'est raconté dans le
pays.